La prohibition

Le mot prohibition vient du latin prohibitio, qui signifie « interdiction, défense », et du dérivé prohibere, qui signifie « détourner, tenir éloigné ». Il s’agit d’une interdiction prononcée par la loi.

Ce terme peut donc désigner l’interdiction de toute chose et pourtant, quand on la nomme, la prohibition fait référence à cette période de 1920 à 1933 où les États-Unis ont interdit l’alcool de manière généralisée. Un amendement à la Constitution interdit la fabrication, le transport, la vente, l’importation et l’exportation de boissons alcoolisées.

Tout n’a pas commencé en 1920. Le Maine, un État situé tout en haut à droite des États-Unis, possédant une grande frontière avec le Canada, limite les ventes d’alcool en 1851. C’est une première. Dans la foulée, ce sont 12 autres États qui mettent en place la prohibition (ou des mesures s’en approchant) en 1855. Ces États deviennent des « Dry States », des États secs où l’on ne boit pas d’alcool.

En 1920, la population américaine voit d’un bon œil et avec beaucoup d’intérêt ces États secs ; cela relance le mouvement d’interdiction. Considérée comme un vice et comme un symbole d’immoralité, la consommation d’alcool est dénoncée par des pasteurs américains. De nombreuses femmes se joignent à eux, associant la consommation d’alcool aux violences conjugales.

Le mouvement de la tempérance, un mouvement social religieux très actif, revendique la prohibition et souhaite qu’elle s’étende jusqu’au Canada.

Dans la même lignée, dès 1825, un pasteur presbytérien du Connecticut avertissait les fidèles des dangers de l’alcool ; son sermon fut entendu et largement diffusé. Si bien que l’Association chrétienne des femmes pour la tempérance eut pour slogan : « Les lèvres qui toucheront l’alcool ne toucheront pas les nôtres. » Ces femmes militent devant l’entrée des bars et des saloons, là où l’alcool coule à flot. Une grande oratrice va faire progresser la cause : il s’agit de Frances Willard, la 2e présidente de l’association, qui milite pour l’émancipation des femmes, le droit de vote et la prohibition. Parallèlement, la Ligue américaine anti-saloon mobilise les forces chrétiennes pour obtenir des lois restrictives.

Le contexte de la Première Guerre mondiale va jouer un rôle essentiel. D’abord, l’alcool ne doit pas détourner le pays de la victoire : une concentration et une clairvoyance de la part de tous sont requises. Ensuite, le lien entre les brasseries américaines et des intérêts germano-américains ne plaide pas en leur faveur, et les gens s’en détournent. C’est ainsi, avec une succession de prises de parole, de militantisme et un contexte religieux et social favorable, que le 18e amendement est ratifié en janvier 1919. Un texte complété par le Volstead Act, qui renforce les mesures liées à la prohibition.

Cette loi, portée par le protestantisme évangélique, ne réjouit pas toutes les institutions religieuses. Avec l’interdiction de l’alcool, l’Église catholique s’inquiète de l’absence du vin de messe lors de ses offices. Après de vives tensions avec le gouvernement, la loi fait exception pour le vin de messe, les breuvages médicaux et les boissons « maison ». Le président lui-même, un certain Warren G. Harding, 29e président des États-Unis, doit rédiger un communiqué assurant à l’Église (et au Vatican) un quota d’alcool pour les offices religieux.

Un commerce d’importation illégale va s’organiser. Le pays voisin qu’est le Canada voit un marché s’ouvrir à lui. Des territoires comme le Belize, les Bermudes, les Bahamas, alors possessions britanniques, permettent de faire circuler des alcools canadiens, français et britanniques. Malgré davantage de contrôles aux frontières, l’alcool circule, les villes « résistent » et l’on assiste à la naissance des speakeasies, des bars clandestins. Il y a deux hypothèses quant à l’origine du nom speakeasy. La première évoque le fait de parler doucement (« speak easy ») pour demander de l’alcool, puisqu’à ce moment-là on ne parle pas d’alcool à voix haute. La seconde hypothèse traduit le terme par « parle facilement », car l’alcool désinhibe.

La production d’alcool de contrebande se soustrait à tout contrôle ; l’alcool frelaté, altéré, est très nocif pour la santé. Nassau, aux Bahamas, devient un haut lieu de la contrebande, mais la plaque tournante du réseau est Saint-Pierre-et-Miquelon, un archipel français au large du Canada.

Cette contrebande est une aubaine pour les tauliers des trafics d’alcool et autres empires criminels, car le marché noir est rentable (et violent). Un certain Al Capone échappe à toute inculpation grâce à la corruption des juges et des policiers. De manière générale, c’est tout un pays qui contourne la prohibition. Le maire de New York, Jimmy Walker, lui-même, fréquentait le sous-sol aménagé en speakeasy du 21 Club.

Avec la violence engendrée, la corruption, des frontières trop vastes et un manque de moyens pour les contrôler, une augmentation de la popularité de l’alcool et l’absence des revenus liés aux taxes sur l’alcool, la loi sur la prohibition devient inefficace.

Les opposants à la prohibition portent ces arguments et, en avril 1933, Franklin Delano Roosevelt, président depuis cinq mois, abroge le Volstead Act, le garde-fou de la prohibition. Tandis que les gouvernements précédents se montraient favorables à la prohibition, ce nouveau président la fait tomber.

Le 21e amendement annule la prohibition et donne la liberté à chaque État de statuer, limiter ou interdire la vente d’alcool.

Et ça donne quoi, 93 ans plus tard ? Il existe ce que l’on appelle des « Dry Counties » ou « comtés secs », au sein desquels 201 villes contrôlent sévèrement la consommation, l’achat, la vente et la production de boissons alcoolisées. Le Tennessee possède un dry county particulier : Moore County, où les lois de la prohibition restent en vigueur sauf si un référendum vote le contraire — ce qui n’est pas prévu. Si vous vous y rendez et que vous achetez de l’alcool, vous pourrez être amendé.

Mais l’hypocrisie américaine dans toute sa splendeur, c’est qu’au sein de Moore County il y a une distillerie connue dans le monde entier, une distillerie qui produit 136 millions de litres d’alcool pur par an et qui se nomme Jack Daniel’s. Comme dans toute distillerie, vous pourrez repartir avec une bouteille, mais celle-ci sera logotée comme un souvenir et, en cas de contrôle, la police locale ne vous verbalisera pas. Original, non ?

Chaque État fait donc sa tambouille concernant les interdictions et limitations. Mais en regardant la carte, on constate que les lois les plus restrictives concernant l’alcool touchent en majorité les États du Sud, plus religieux et plus conservateurs.

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