
Un Grand Cru
Avant d’essayer de comprendre ce qu’est un Grand Cru, on va se pencher sur la notion de terroir. Il s’agit de certaines caractéristiques spécifiques à un lieu : ses conditions climatiques, son sol, sa pluviométrie, sa biodiversité, les espèces d’arbres qui influencent le vignoble, une production cohérente avec les traditions et pratiques locales, et surtout une constance de ces éléments. Une simple clôture ou une simple route peuvent séparer deux terroirs ; le sol peut être géologiquement très différent, et même le climat mesuré sur un rang ou entre deux rangs de vignes — qu’on nomme microclimat — peut s’avérer tout autre. Une légère brise, une faible altitude ou une crevasse peuvent influer énormément. Le Grand Cru, c’est une mention qu’on ajoute à un vin issu d’un terroir spécifique reconnu comme étant d’une qualité supérieure ; le facteur déterminant d’un Grand Cru, c’est l’expression unique et constante de son terroir.
Mais est-ce que tout le monde peut ajouter une mention Grand Cru sur son vin ? Eh bien non. Les règles sont très strictes, afin de garantir la qualité du vin. Les terroirs bénéficiant de la mention Grand Cru sont déterminés : on n’en bouge pas ou presque, quelques modifications peuvent avoir lieu. Pour explorer tout cela, on va se plonger dans les vignobles français, où les Grands Crus soulignent la spécificité d’un savoir-faire sur une parcelle, un lieu-dit au caractère exceptionnel.
Commençons, au hasard, par l’Alsace, objectivement le plus beau vignoble de France. Déjà, il faut savoir qu’en Alsace nous avons une particularité : on produit du vin de cépage, et l’étiquette mentionne le cépage utilisé. Le Riesling, c’est le nom du cépage. Idem pour le Muscat, le Pinot Gris et le Gewurztraminer. Voilà, vous connaissez les quatre cépages nobles alsaciens autorisés à obtenir la mention Grand Cru. En dehors de ceux-là et de l’exception du Grand Cru Zotzenberg, un Pinot Blanc planté sur un Grand Cru ne pourra jamais prétendre à l’appellation Alsace Grand Cru. Est-ce que vous voyez la différence avec un Chablis ? Jamais, sur l’étiquette, vous n’aurez le nom du cépage qui compose le vin. Avec un peu de chance, sur la contre-étiquette, on vous donnera quelques indications, mais c’est presque snob, comme si chacun devait savoir que le cépage unique du Chablis (et des blancs de Bourgogne dans la très grande majorité) est le Chardonnay.
Alors voilà, l’Alsace, c’est un vignoble un peu particulier : il mentionne les cépages, s’étend en une étroite bande longue de 170 km et abrite 51 Grands Crus. Un village peut en compter trois ou aucun. Andlau, à lui seul, abrite le Wiebelsberg, le Kastelberg et le Moenchberg. Ribeauvillé, dans le Haut-Rhin, abrite également trois Grands Crus : le Kirchberg de Ribeauvillé, l’Osterberg et le Geisberg. Ok, je ne vous facilite pas la vie avec tous ces noms alsaciens, retenez simplement que, du Grand Cru Steinklotz, le plus au nord, au Grand Cru Rangen de Thann, le plus au sud, on produit des vins extrêmement différents. Jusqu’en mai 2022, on ne pouvait produire que du vin blanc en Grand Cru en Alsace. Le Pinot Noir se voit désormais autorisé en Grand Cru sur deux terroirs dans un premier temps, une vraie révolution pour le vignoble alsacien. Après le Grand Cru Hengst à Wintzenheim et le Kirchberg de Barr (à Barr, tout est dans le nom), c’est le Vorbourg, situé à Rouffach et Westhalten, qui obtient en 2024 l’autorisation de produire du Pinot Noir en Grand Cru.
Puisqu’on parle du Pinot Noir, allons en Bourgogne : à mon sens, c’est plus simple que l’Alsace sur certains points, et plus complexe sur d’autres. Plus simple pour les cépages : Chardonnay en blanc, Pinot Noir en rouge, point barre. En Bourgogne, il y a 33 Grands Crus sur 230 km, qui représentent 1 % de la production moyenne du vin de Bourgogne. Les Grands Crus sont répartis sur quelques communes, entre le Chablisien (adjectif qu’on donne au vignoble de Chablis), la Côte de Nuits et la Côte de Beaune. Et c’est la Côte de Nuits qui recense le plus de Grands Crus : rien que sur la commune de Gevrey-Chambertin, il y a neuf Grands Crus en rouge uniquement, parmi lesquels Chambertin, Charmes-Chambertin, Chapelle-Chambertin, Mazis-Chambertin, etc. Petite astuce mnémotechnique pour citer les villages de la Côte de Nuits du nord au sud : retenez la phrase « Mais Fais Gaffe Mon Chat Vous Voit Noir » et ses initiales. Ainsi, vous pourrez énumérer de tête : Marsannay, Fixin, Gevrey-Chambertin, Morey-Saint-Denis, Vougeot, Vosne-Romanée et Nuits-Saint-Georges.
Passons en Loire, le temps d’évoquer le Quarts de Chaume Grand Cru, qui produit un vin blanc liquoreux issu du Chenin, dans la vallée du Layon en Anjou. Il se sent bien seul dans sa vaste région, contrairement au vignoble bordelais, où les Grands Crus sont légion.
Dans le Bordelais, on va éliminer de notre équation la rive gauche dont nous avons déjà parlé dans l’article « Le classement de 1855, c’est quoi ? », dans lequel sont mis en avant les producteurs et non les terroirs. Sur la rive droite, pour l’appellation Saint-Émilion Grand Cru (à différencier de Saint-Émilion tout court), il y a des restrictions à respecter pour bénéficier de l’appellation : un rendement limité à 46 hectolitres par hectare (contre 53 hl/ha pour le Saint-Émilion) et un élevage de douze mois minimum. (Oui, c’est précis, et encore, ce n’est qu’un infime exemple des restrictions des cahiers des charges.) Comme sur la rive gauche, un classement des vins de Saint-Émilion a été mis en place. Celui-ci peut être révisé tous les dix ans, mais on aura l’occasion d’y revenir dans un prochain article.
Alors, le Grand Cru, c’est quoi ? C’est un terroir spécifique qui a prouvé au fil des années la qualité supérieure et exceptionnelle de ses vins. C’est un vin qu’on reconnaît comme étant issu d’un terroir précis grâce à son profil aromatique. Et c’est où ? Certaines régions possèdent plus de Grands Crus que d’autres : retenez l’Alsace et la Bourgogne, ainsi que Bordeaux et ses classements.
Et pour la petite anecdote, qu’on peut ressortir durant un repas de famille autour d’une bonne bouteille : le plus petit Grand Cru d’Alsace est le Kanzlerberg, à Bergheim, avec seulement 3,23 hectares.


