
Un déjeuner à Cernay
Au début du mois d’août et d’une matinée parsemée d’averses, une épopée s’annonçait, que dis-je un périple, nous traversions l’Alsace du nord au sud pour rejoindre la ville de Cernay.
Vous vous souvenez de « l’ami au coffre bien rempli » qui fait déguster des vins natures sur le trottoir d’une auberge à 23h ? (tous les détails de cette soirée sont dans l’article Escapade spiritueuse au Domaine des Hautes Glaces) Il nous a conviés chez lui pour un déjeuner d’anthologie. Et comme vous commencez à connaître le personnage et que nous aussi, on a décidé de se rendre chez lui en train parce que boire ou conduire, il faut choisir.
Dans l’esprit d’une colonie de vacances, nous arrivons à destination et sommes récupérés à la gare. Il ne manquait que la pancarte « La Joyeuse Équipe » pour nous attendre sur le quai de la gare.
Une très belle table bien dressée fait face à la cuisine, avec des couteaux qui proviennent de la Coutellerie du Lotus, une des dernières coutelleries artisanales de Corse qui forge encore ses couteaux à la main, avec des verres Zalto qui trônent magistralement sur la table et rien ne peut me faire plus plaisir que de déguster dans des verres de qualité. Pour débuter, une petite bulle et par là j’entends… Un crémant d’Alsace, évidemment. Un magnum, car on ne fait pas les choses à moitié à Cernay, de la cuvée Extra-Brut de la famille Hebinger à Eguisheim. (…)
L’ami au coffre bien rempli qui sait accueillir nous dévoile une terrine maison faite pour l’occasion, une terrine au porc alsacien, dont la volaille bio provient de la ferme Pflieger à Spechbach, aux champignons de Paris et foie de volaille. Petit cornichon posé sur la tranche bien massive avec une salade parfaitement assaisonnée. Un régal. Cerise sur le gâteau, ou cornichon sur la terrine, on déguste un Riesling d’Andlau du Domaine Kreydenweiss en 2019. Ce n’est que le début du repas et déjà mon âme est comblée. Puis on enchaînera directement avec le vin suivant, on a une cadence à respecter : un assemblage de Chenin, Viognier, Petit Manseng aux notes de noisettes au nez sur l’appellation Cabardès dans l’Aude au Domaine des Quatre Pierres. Une très jolie découverte !
Le repas, typique d’un mois d’août pluvieux, un barbecue. Mais attention, chez cet ami c’est la version gastronomique du barbecue et ce n’est pas pour déplaire à la joyeuse équipe. Les merguez et chipolatas de bœuf viennent de la Ferme Grund à Burnhaupt, producteur de Salers. Le tout est accompagné d’une purée de chou-fleur au tahini. Pour le vin, comme d’habitude, une dégustation à l’aveugle s’impose. Rapidement l’assemblage des cépages Syrah et Grenache apparaît comme une évidence, mais sur des notes fruitées et évoluées, la joyeuse équipe suggère alors un millésime 2012 ou 2013. Pas loin… On découvre un Pic-Saint-Loup, L’Arbouse du Mas Bruguière en 2011.
L’étape suivante, c’est le fromage de brebis du secteur accompagné d’un vin blanc. On adore l’accord d’un fromage précis et d’un vin blanc, c’est plus compliqué pour un plateau de fromages avec des variétés très différentes. Je trouve le cépage Tressallier à l’aveugle grâce à l’indice “cépage peu commun”. Son nom indique bien sa provenance, on retrouve ce cépage dans l’Allier et particulièrement sur l’appellation Saint-Pourçain, dans ce vignoble qu’on nomme Loire volcanique. Ici, on est sur le Tressallier du Domaine des Bérioles en 2023, aux arômes de zestes d’agrumes, avec une jolie matière et une acidité bien marquée. Au Domaine des Bérioles, on travaille en famille avec un trio de créateurs de goûts : Jean, que j’ai eu la chance de rencontrer et qui est éminemment sympathique et passionné, sa sœur Sophie et Jérôme, le conjoint de Sophie.
Évidemment, chez l’ami au coffre bien rempli, aucune dégustation ne peut s’entrevoir sans sa sélection de spiritueux. Et là, je m’emballe.
Les Grands Alambics, sont embouteilleurs indépendants à Chambéry, de véritables passionnés qui sélectionnent soigneusement des jus aux grands potentiels. Ce jour-là, j’ai dégusté un vieux Bourbon de 2003, embouteillé en 2021 dont seulement 76 bouteilles ont été produites. Incroyable de finesse et d’aromatique, je me souviens de chaque note comme si c’était hier. D’ailleurs, je dois vous révéler quelque chose sur ma manière d’écrire, j’écris cet article des mois après ce déjeuner à Cernay. Lorsque je sais que je vais écrire sur un sujet ou un événement, je note tout dans mon téléphone ou dans un carnet et je laisse mon cerveau macérer, distiller, et créer des souvenirs. Quand je me mets à l’écriture, je peux mettre l’accent sur les points plus importants, qui semblent plus limpides, qui restent en mémoire et les dégustations qui sortent du lot même des mois après. Pour les détails, tout est noté dans mon carnet, c’est le combo parfait.
Et s’il y a bien une dégustation qui sortira du lot, pour longtemps, c’est le whisky Octomore Black Art sorti en 2017. Et là, je suis en passion. Le système Black Art, c’est l’exploration du bois à travers divers assemblages et de longs vieillissements, sa création revient à Jim McEwan, un grand nom dans le monde du Whisky. Il a débuté à la distillerie Bowmore, puis à la demande de Marc Reynier – un autre grand nom du Whisky bercé dans le milieu de la tonnellerie – il accepte de rejoindre la distillerie Bruichladdich en 2000. Il achète des fûts issus de grands châteaux français, et la suite, on ne la connaît pas vraiment… La recette de ces assemblages de whiskies issus de très nombreux fûts n’est pas communiquée. Ce que l’on sait, c’est que les vieillissements durent facilement trois décennies. Chaque édition limitée ne peut être reproduite. Maintenant que vous y voyez plus clair concernant le système Black Art, parlons de l’Octomore, une gamme consacrée aux whiskies les plus tourbés du monde. Cette idée naît d’une blague en 2002 entre Jim McEwan et Marc Reynier, je n’invente rien, c’est Marc Reynier lui-même qui me l’a dit. C’est ainsi qu’en 2008, la gamme Octomore est lancée et c’est toujours un succès à ce jour. Au-delà du whisky le plus tourbé du monde et de toutes ses éditions limitées, c’est un équilibre fameux, sublime d’aromatique et de tourbes marines. Toute cette digression pour vous expliquer le caractère exceptionnel de ce que j’ai pu goûter ce jour-là : un Octomore élevé en système Black Art, dont seulement 3000 bouteilles de 50cl ont été produites. Il n’y a pas beaucoup de gens en France qui ont pu goûter cette merveille et je me sens si chanceuse.
Des étoiles plein les yeux, nous quittons Cernay. Je ne pensais pas que je dirais ça un jour (Cernay, ce n’est pas la plus belle ville d’Alsace, je ne vais pas vous mentir). Un immense merci à l’ami au coffre bien rempli et sa femme pour l’accueil et le moment partagé. Une petite sieste dans le train et c’est déjà le retour à la maison. Quel bonheur de vivre des parenthèses enchantées comme celle-ci.







