
Les Super-Toscans
Aujourd’hui, on franchit les frontières françaises, mais pas tout à fait… Le sujet du jour s’intéresse de près à la Toscane, qui elle-même s’intéresse de près au vignoble bordelais. Inception viticole.
Les Super-Toscans, en termes d’appellation, ça ne correspond à rien : il ne s’agit pas d’une dénomination reconnue, mais d’un terme permettant d’identifier des vins novateurs, de très grande qualité, en dehors de toute appellation, et qui séduisent les plus grands amateurs de vins.
Alors, quand et comment ? C’est ce qu’on va voir maintenant. En 1944, Mario Della Rocchetta, propriétaire de la Tenuta San Guido – tenuta signifie exploitation viticole, ce qui se rapprocherait du terme domaine ou propriété en français – et ami du Baron de Rothschild, décide de rompre avec la tradition toscane. Il importe des plants de Cabernet Sauvignon du Domaine Lafite-Rothschild. Mario le sait : ce cépage phare du vignoble va donner aux vins toscans le prestige et la longévité que l’on retrouve dans les Grands Crus de Bordeaux. En 1948, naît le Sassicaia, un vin issu d’une majorité de Cabernet Sauvignon, d’abord réservé à une consommation privée. Le millésime 1968 sera le premier à être commercialisé.
En Toscane, dans les années 1970, le cahier des charges impose aux vignerons d’utiliser le cépage Sangiovese en majorité, et pour certains, cela ne convient pas du tout. Dans l’élan proposé par la cuvée Sassicaia, une poignée de vignerons décident de planter du Cabernet Sauvignon, mais aussi du Merlot, du Cabernet Franc et de la Syrah. Ce dernier cépage n’est pas issu du Bordelais, mais confère à ses vins des notes poivrées et épicées, dont le profil aromatique est très apprécié.
Et si vous avez suivi le sujet Une appellation, c’est quoi ? (l’article arrive bientôt), vous allez vous dire : « mais ils ne peuvent plus bénéficier de leur appellation en faisant ça… » Et vous avez raison. Les vins issus de ces cépages, et qui par définition ne correspondent pas au cahier des charges, seront déclassés en Vin de Table (notre équivalent Vin de France). L’IGT Toscana (Indication Géographique Protégée) sera créée par la suite dans le but d’inclure les Super-Toscans.
Le succès de ces vins sera au rendez-vous, non pas localement, mais internationalement. La qualité exceptionnelle de ces vins sera confirmée par nul autre que Robert Parker, quelqu’un qui pèse dans le milieu et qui a beaucoup d’influence. Un jour, je vous parlerai de ce monsieur qui a fait la pluie et le beau temps dans le monde du vin pendant vingt ans. Retenez son nom : les vins qu’il a validés ont été pris d’assaut. On parle d’un véritable phénomène.
Pour s’inspirer du style français, il faut les cépages, mais aussi l’élevage. La tradition voulait que l’élevage des vins toscans se fasse en chêne de Slavonie (région agricole située en Croatie), mais la grande nouveauté, c’est le chêne français. Et ça change tout : on n’obtient pas les mêmes arômes d’élevage en fonction du bois utilisé. Par exemple, un fût de chêne français et un fût de chêne américain n’apportent pas la même chose au vin.
La Tenuta San Guido va produire trois Super-Toscans : le Sassicaia, puis Guidalberto (le second vin, à déguster dans sa jeunesse), et le Difese (un assemblage de Cabernet Sauvignon et Sangiovese), produit pour la première fois en 2002.
Mais les Super-Toscans les plus célèbres sont issus des vignobles de la famille Antinori. L’incomparable Tignanello, né en 1970, est le premier assemblage de cépages bordelais et de Sangiovese. Puis l’immense Solaia, comprenant plus de Cabernet que de Sangiovese dans son assemblage, produit sur dix hectares et seulement lors d’années exceptionnelles. Ce vin obtient le titre de meilleur vin du monde selon le Wine Spectator pour son millésime 1997.
Lodovico Antinori crée en 1981 la Tenuta Dell’Ornellaia, portée par trois cuvées mythiques. Ornellaia est une cuvée issue d’un assemblage de Merlot, Cabernet Sauvignon, Cabernet Franc et Petit Verdot, dont le premier millésime date de 1983. Et oui, cette révolution viticole est très récente. Le Masseto est, quant à lui, un 100 % Merlot que l’on peut comparer au célèbre Petrus et qui n’a rien à lui envier. Son second vin, dans la pure tradition bordelaise, le junior d’une certaine façon, le Massetino, n’est produit que depuis 2017.
Aujourd’hui, Sassicaia et Ornellaia, les joyaux de la famille Antinori, sont en DOC Bolgheri, la version italienne de l’appellation d’origine contrôlée créée en 1994, bien après ces deux cuvées, et qui autorise notamment l’utilisation de cépages bordelais en plus du Sangiovese. Le climat maritime de la côte toscane et de la zone naturelle protégée de la Maremme est propice à la culture de ces cépages.
Mémorisez ces cuvées limitées, quasi introuvables et souvent hors de prix, car si vous avez des amis ou de la famille qui gardent des bouteilles en cave, faites-vous inviter à ces repas d’anthologie.
Petit conseil de dégustation pour un Tignanello, sûrement le plus célèbre des Super-Toscans : attendez-le longtemps. Ce serait un crime de le boire trop jeune, alors laissez-le au moins dix ans en cave afin de l’apprécier à sa juste valeur. Il a tellement de caractère et de matière qu’il écrasera n’importe quel plat : la star, c’est lui ! Profitez de votre dîner et dégustez-le en fin de repas, sans l’accompagner d’un plat : concentrez-vous uniquement sur lui.
Et pour rappel, plus un vin est vieux, moins on l’ouvre en avance.
Pour plus d’effet, relisez cet article avant la dégustation et contez l’histoire des Super-Toscans à vos convives.


