
Domaine du Haut des Champs
Lors d’un repas, un ami sommelier nous fait goûter un vin qui nous subjugue par sa fraîcheur, une cuvée nommée Retche, un 100 % Grenache méridional mais vinifié dans les Vosges. Ni une ni deux, nous décidons de rendre visite à ce vigneron qui nous intrigue tant. Nous ne connaissons rien de lui, mais découvrons son hospitalité à travers quelques messages échangés pour organiser notre visite.
Le jour venu, nous entamons notre trajet depuis Strasbourg pour rejoindre Jacques Bentz, vigneron, vinificateur et œnologue conseil auprès de plusieurs vignerons, passé par le célèbre Château d’Yquem. Un périple à travers des villages qui semblent figés dans le temps, aux airs de villes, autrefois industrialisées et que l’on a fini par déserter. Un voyage au fil des quatre saisons, où le soleil strasbourgeois laisse place à la pluie, puis à une fine neige sur les cols, avant d’arriver au sein de la cour de la maison familiale sous la grêle.
Nous rencontrons Jacques, un jeune homme passionné par le vin nature et les fermentations spontanées, qui a planté des pieds de Chardonnay et de Riesling en 2023, puis des pieds de Savagnin en 2024, au cœur de sa belle région des Vosges. En attendant de pouvoir récolter les fruits de son travail, il vinifie en méthode nature des Syrah, Grenache, Chenin, Riesling et autres raisins achetés auprès de copains ou issus de clos destinés à être arrachés.
Nous dégustons à l’aveugle sur fûts les cuvées en cours d’élevage, un exercice toujours très intéressant pour casser les barrières de nos certitudes et exercer notre bibliothèque mentale d’odeurs et de saveurs. Nous sommes séduits par la fraîcheur des vins et leur potentiel. Le Riesling, aux allures de Muscat, est déroutant, même pour les dégustateurs aguerris. Sa Syrah Naturell’mot nous séduit tout autant que Retche : en écrivant ces mots, j’ai d’ailleurs hâte d’en retrouver, tant tout est bien fait et équilibré, apportant fraîcheur et acidité à un cépage qu’on connaît de plus en plus puissant.
Dans la maison familiale de Jacques, aux accents campagnards et avec des animaux empaillés qui nous accueillent dès l’entrée, nous sommes reçus comme des amis de toujours, qui s’installent naturellement sur les bancs autour de la table remplie de saveurs vosgiennes (avec toujours une petite pointe de cuisine libanaise, de là à dire que c’est une obsession, il n’y a qu’un pas). Un tel festin, c’est toujours l’occasion de ramener une belle bouteille à faire découvrir : la joyeuse équipe sait se faire plaisir. Le vrai voyage n’était pas celui entre Strasbourg et Saulcy-sur-Meurthe, mais celui qu’on fera à travers les cuvées dégustées lors de ce repas.
Nous avons d’abord migré en Bourgogne, dans le vignoble chablisien, au Domaine Pattes Loup chez Thomas Pico. Ce vigneron est certifié bio depuis 2009 ; dès le début, cela semble être une évidence pour lui. Puis il optera petit à petit pour une vinification en méthode nature, en levures indigènes et sans soufre, allongeant ses temps d’élevage (minimum 30 mois désormais). La cuvée Vent d’Ange 2019 révèle un Chardonnay d’une grande maturité avec des notes légèrement citronnées, offrant un très bel équilibre en bouche. Une cuvée qui casse les codes du Chablis : à l’aveugle, nous n’aurions pas misé sur cette appellation.
Puis nous sommes retournés en Alsace, à Rosheim, chez Yannick Meckert, issu d’une famille dans le milieu viticole, qui a pourtant la sensation de tout apprendre du vin à travers la vinification nature. Ce passionné a traversé de nombreux pays, ainsi que de nombreux domaines travaillant en nature, avant de s’installer et de proposer son premier millésime en 2020. Nous avons dégusté sa cuvée Deux Couleurs : Orange, une macération gourmande aux notes de roses et d’épices conférées par le Gewurztraminer qui domine l’assemblage. À goûter pour découvrir de nouvelles sensations et une autre façon de voir le vin.
Attention ! Chamboulement absolu… Le prochain vigneron travaille également en nature. La joyeuse équipe a ses préférences et ne cesse de nous surprendre.
Kevin Bouillet, sur l’appellation Arbois-Pupillin, prend la suite de la dégustation avec son Pépin Rouge, un assemblage des cépages jurassiens Poulsard et Trousseau, dont le résultat est très fruité, soyeux et gouleyant. Un vigneron conscient des enjeux environnementaux, qui a choisi l’agriculture biologique, documente chaque traitement de ses sols et est adepte de la fermentation spontanée, tout en conservant l’aspect terroir de son beau Jura.
Après la Bourgogne, l’Alsace et le Jura, il fallait bien terminer par un vin se situant un peu plus au sud, et c’est ce que nous avons fait en nous rendant au Domaine Comte Abbatucci, considéré comme un des plus anciens vignobles de Corse, travaillant en biodynamie et créant des cuvées magistrales (et pour s’en procurer, c’est un vrai casse-tête). La cuvée Ministre Impérial 2022 est un sublime assemblage de sept cépages corses que nous avons caraffé. C’est à la fois complexe et puissant, légèrement boisé, sur des arômes de fruits très mûrs et de groseilles bien acidulées qui apportent une pointe de fraîcheur. Un grand vin à conserver en cave pour quelques années assurément.
La convivialité et l’osmose autour de cette table restent aussi mémorables que les cuvées exceptionnelles que nous avons pu déguster ce jour-là.











