
La crise du phylloxera
Le phylloxéra est une maladie du nom d’un petit puceron ravageur qui parasite la vigne, de ses racines à ses feuilles. Sa prolifération, dès 1875, a changé pour toujours la viticulture mondiale.
Mais à quoi ressemblait le vignoble français avant l’arrivée du phylloxéra ? Une consommation grandissante entraînait une production plus importante. Il fallait produire, produire et encore produire, quitte à délaisser des cépages qualitatifs pour privilégier le rendement. À tel point qu’on s’inquiétait de la réputation des vins français. La production passait de 30 millions d’hectolitres en 1829 à 70 millions d’hectolitres en 1870. L’arrivée du chemin de fer permit de révolutionner le monde viticole : certes, on produisait plus car il y avait de nouveaux marchés à conquérir, mais surtout, on adaptait les vins en fonction des goûts des nouveaux clients (des vins plus sucrés ou plus tanniques, par exemple).
Vous avez peut-être déjà entendu parler de l’oïdium et du mildiou, deux maladies de la vigne encore présentes à ce jour. En 1850, l’oïdium impacta la production, puis le mildiou l’atteignit à son tour en 1878.
Des pépiniéristes, légèrement imprudents, expérimentèrent la plantation de pieds de vignes américains en France. Le sujet de recherche était particulièrement intéressant : il s’agissait de voir quel vin on obtenait avec des pieds de vignes tout à fait différents des nôtres. Mais cette expérimentation allait tourner au désastre mondial. Ces pieds étaient porteurs du petit puceron ravageur. La maladie fut identifiée dans le Gard, sans que l’on sache qu’elle entraînait la mort des vignes. Le phylloxéra se répandit dans le Bordelais, puis dans la vallée du Rhône entre 1866 et 1870, avant d’atteindre la Côte-d’Or en Bourgogne à la fin des années 1870. En trente ans, les vignes françaises furent toutes touchées.
Mais ce n’est pas tout… Les vignobles de ce qu’on appelle le Nouveau Monde (où l’on produit du vin en dehors des régions viticoles traditionnelles) furent également touchés : de l’Espagne à l’Italie, en passant par l’Australie et l’Afrique du Sud.
Tous les pôles de connaissances s’unirent pour trouver une solution ou un remède, mais, malgré les efforts pour freiner la propagation, les vignobles furent détruits. Il fallait arracher les vignes et les replanter.
Jules Émile Planchon, botaniste, Félix Sahut, horticulteur, et Gaston Bazille, à la fois viticulteur, avocat et homme politique (qui devait avoir un sacré emploi du temps), identifièrent le phylloxéra comme étant la cause de la mort des vignes. Ensemble, ils participèrent à la reconstruction du vignoble français et à son sauvetage en recommandant l’utilisation de plants américains, plus robustes et plus résistants au phylloxéra. Ces plants semblaient même immunisés contre cette maladie. Planchon défendit l’idée du greffage, c’est-à-dire d’assembler des variétés de vignes françaises sur des pieds américains. Il fallut beaucoup de tests pour trouver la souche la plus adaptée. C’est grâce à cette idée que le vignoble français (et mondial, d’ailleurs) est ce qu’il est aujourd’hui.
Vous vous demandez peut-être pourquoi ne pas planter directement des vignes américaines ? Car les vins produits de cette façon étaient de moins bonne qualité. Imaginez une seconde si la France avait été le pays du vin médiocre…
Quelques coins furent épargnés, notamment au Chili, mais il y en a aussi en France, où les vignes n’ont pas été arrachées. Par conséquent, elles ne sont pas greffées : c’est ce qu’on appelle « franc de pied ». Si vous avez l’occasion, goûtez ces cuvées pré-phylloxériques, qui ont un profil aromatique tout à fait différent de ce qu’on connaît. Vous pouvez tenter l’expérience avec la cuvée Franc de Pied de Thierry Germain, du Domaine des Roches Neuves, un Saumur-Champigny dont le Cabernet Franc, issu d’un sol sableux, est racé, ample, et à déguster sur du gibier, de préférence.
Le phylloxéra a mené le vignoble mondial à coopérer et à se réinventer, malgré le désastre de cette crise qui venait de s’abattre, lentement, silencieusement. Le vin, ce n’est plus seulement un breuvage : c’est toute une histoire dans un flacon.


