Thierry Allemand

Nous avons sympathisé avec Jean lors de discussions autour du whisky. Le voir entrer dans la cave est toujours une source de joie : on sait que les échanges seront instructifs et nous nous réjouissons d’apprendre plein de choses du grand monsieur qu’il est. Jean, c’est tout ce que je veux être à son âge : un épicurien aux cheveux gris qui se déplace en skateboard et qu’on peut trouver tous les matins à 7 h à la piscine. Jean, c’est l’équilibre qu’on cherche tous à atteindre dans ce milieu : boire des canons en préservant sa santé et en éloignant les addictions.

Un beau jour, Jean propose qu’on déjeune tous ensemble : il apportera des bouteilles de sa cave. Passionné de vin depuis des décennies, Jean a désormais une sacrée collection. Il y a un hic : il n’a pas autour de lui d’amateurs assez pointus pour apprécier ces pépites aujourd’hui introuvables ou hors de prix. Il invite donc la joyeuse équipe de quatre sommeliers que nous sommes.

La date est calée. Les vins sont choisis par Jean. Pour le lieu, ce sera une halle gourmande où nous avons nos habitudes. On se prépare à ce repas, on réserve des huîtres, des cuisses de grenouilles et, pour le plat, un assortiment de viandes maturées.

Ce jour-là, la dégustation débute par un champagne sélectionné par la joyeuse équipe, histoire de se mettre en jambes. La bulle, c’est toujours idéal pour nettoyer le palais et entamer au mieux une dégustation. Pour faire honneur à Jean et aux vins remarquables qu’il a certainement apportés, nous avons choisi une cuvée qui nous faisait de l’œil et pour laquelle nous n’avions jamais sauté le pas : un champagne Bérêche & Fils Premier Cru Rilly-la-Montagne 2016, une cuvée dont seulement 2 621 bouteilles ont été produites. Le domaine familial, fondé en 1847 et basé à Ludes, ne s’étend que sur 11 hectares. Auparavant, le domaine vendait ses raisins au producteur Canard-Duchêne, puis s’en émancipa après la Seconde Guerre mondiale. Raphaël et Vincent Bérêche, aujourd’hui à la tête du vignoble, proposent des cuvées gourmandes, matures et au potentiel de garde extraordinaire. À la dégustation, c’est fin, vineux, légèrement pâtissier au nez, et la bulle très fine est délicate. Le nez et la bouche sont surprenants, voire déboussolants tellement ils s’opposent, mais contre toute attente, c’est harmonieux.

Après cette mise en bouche, place aux vins apportés par Jean. Avant toute chose, nous ne savons absolument pas ce que nous allons déguster. Mais à vous, je vais le révéler. À Cornas, dans la vallée du Rhône nord, où la Syrah est reine, se situe le domaine morcelé de six hectares de Thierry Allemand. Un vigneron un peu anticonformiste, qui désherbe tout son vignoble, même les parcelles les plus difficiles car extrêmement pentues, pour en finir avec les pesticides, mais qui refusera de passer en bio pour « ne pas apporter de l’eau au moulin des industriels ». Un vigneron comme ceux que nous évoquons dans l’article Le vin bio, c’est quoi ?

Le premier à passer sous les nez affûtés est le Saint-Joseph 2005 de Thierry Allemand, que nous dégustons à l’aveugle, comme tous les vins qui vont suivre. On découvre une Syrah juteuse, fondue et évoluée. Au nez, j’ai un flash d’une de mes plus grandes émotions avec un vin : le Côtes-du-Rhône Réserve Syrah Château de Fonsalette 1999. Je revis ça, c’est si fin, si élégant. Ce vin, c’est des années d’expression. Les machines à remonter le temps n’existent pas, mais le vin fait presque le même effet.

Avec le second vin, on découvre le même cépage, mais un vin bien plus structuré, bien plus concentré. La réflexion est la même pour tout le monde : soit le vigneron n’est plus le même, soit c’est l’appellation. En effet, nous sommes désormais sur un Cornas Chaillot 2006, toujours chez Thierry Allemand.

Vient ensuite un vin plus poivré mais dans la même trame que le précédent. On nous révèle que seule la parcelle change sur cette cuvée, puisqu’il s’agit de son célèbre Cornas Reynard 2006. Cette parcelle, bien trop pentue, avait donné du fil à retordre à Thierry Allemand… et à son kiné. Eh oui, les parcelles escarpées nécessitent un travail bien plus important : le vin qui en est issu ressort plus riche et plus complexe, mais les dos de celles et ceux qui veillent sur la parcelle et qui la récoltent en ressortent plus cassés.

On terminera par un Cornas Reynard 2001. Immense. Tout n’est qu’un soupçon de finesse avec ce vin : un soupçon de cassis, de poivre, de notes fumées, de cuir. Et ce n’est pas une fin de parcours : ce vin en a encore sous le pied pour quelques années.

On recommencera alors toute la dégustation avec ce que l’on sait désormais, pour tout comparer, revenir sur les vins, analyser et prendre un shot d’émotions tout du long.

Merci à Jean de partager avec « les jeunes », comme il dit, son savoir et ses bouteilles mises en cave quand nous avions trois ans, à peu de choses près. On a une chance inouïe de souvent goûter des cuvées extraordinaires, mais ça… même dans le milieu, c’est difficile d’en trouver et d’y avoir accès. D’ailleurs, concernant le prix des bouteilles, si jamais vous êtes curieux et étonnés, sachez que Thierry Allemand a pour mission que chacun comprenne que derrière le vin, il y a des hommes et des femmes qu’il faut rémunérer. Par exemple, en 2009, pour s’occuper avec soin des quelques hectares du domaine, il fallait une vingtaine de personnes.

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