Le classement de 1855

Cette année, on fête le 170e anniversaire du Classement de 1855, un outil de classification des domaines bordelais (mais pas de tout le vignoble bordelais) qui fait encore autorité à ce jour.

Comment a été créé ce classement ? Par qui, pourquoi et surtout, est-il toujours fiable ?

Reprenons du début. Au XVIIe siècle, au commencement du marché international, les principaux acheteurs de vins de Bordeaux sont les Hollandais et les Anglais. Ils n’ont pas les mêmes besoins, ni les mêmes exigences, et pourtant, à eux deux, ils vont considérablement aider à l’essor du vignoble bordelais.

Les Hollandais recherchent des bouteilles à moindre coût et une bonne conservation des vins durant le transport pour livrer leurs colonies. Des siècles avant Pasteur, ils constatent que brûler du soufre à l’intérieur des fûts avant le remplissage aide à conserver le vin. Par ce procédé, les Hollandais démontrent que le vin de Bordeaux se conserve bien, qu’il peut vieillir et que cela le rend presque plus intéressant.

Les Anglais n’ont pas les mêmes exigences, déjà parce qu’ils n’ont pas besoin de se soucier du transport : ils achètent du vin de Bordeaux pour leur propre consommation. La grande qualité des vins est très appréciée par la haute société et les prix augmentent. Petit à petit, le marché local anglais va se montrer de plus en plus pointilleux quant à l’origine des vins. Dans les années 1640, si vous souhaitez boire du très bon vin de Bordeaux, demandez du Médoc et vous serez assuré de sa grande qualité. Mais le Médoc est une sous-région assez vaste. Ce qui va petit à petit séduire les consommateurs, c’est l’aspect communal : des aires de production plus réduites, un terroir plus riche et des raisins de meilleure qualité.

Un homme, plutôt malin, va séduire la haute société anglaise avec ses vins : Arnaud de Pontac. Son nom ne vous dit rien, mais son Château s’appelle Haut-Brion. Il enverra son fils ouvrir une taverne en Angleterre pour y promouvoir ses vins. Cette vitrine pour Haut-Brion est un succès : le domaine est à la mode et il devient habituel de dire qu’on boit du Haut-Brion pour briller en société. On considère que c’est à ce moment-là qu’on commence à mentionner les producteurs.

À l’occasion de l’Exposition universelle de 1855 à Paris, Napoléon III demande un classement des vins les plus prestigieux de chaque région. Son but ? Faire rayonner la France par son savoir-faire viticole. La Chambre de commerce et d’industrie de Bordeaux se saisit du dossier et amorce une sélection de domaines en prenant en compte la notoriété des crus et le prix de vente des vins. Elle est aidée dans sa tâche par des courtiers, qui disposent d’un champ de connaissances plus large sur le sujet.

Dans le Classement de 1855 figurent uniquement des vins de la rive gauche de l’estuaire de la Gironde. Le Libournais, la sous-région abritant Saint-Émilion et dépendant alors de la Chambre de commerce de Libourne, ne fait pas partie de cette sélection. À la suite d’une dégustation à l’aveugle à Paris et de la répartition des domaines en cinq niveaux (du 1er au 5e cru), sont classés : 60 crus du Médoc et 1 cru de Pessac-Léognan pour les vins rouges, et 27 crus des appellations Sauternes et Barsac pour les vins blancs liquoreux. En classant les domaines, on s’assure de la qualité du vin, de son caractère exceptionnel mais surtout de la régularité de ces paramètres. Un beau coup de pouce pour ces domaines qui, aujourd’hui encore, jouissent de cette notoriété.

Ce classement, qui n’était à la base qu’une ode aux vins bordelais en 1855, est finalement devenu permanent. Et vous savez ce qui n’est pas permanent ? Le vin.

Durant 170 ans, deux changements seulement ont eu lieu. Le Château Cantemerle rejoint les 5es crus classés en septembre 1855 et Mouton-Rothschild, initialement classé 2e cru, est promu au rang de 1er cru en 1973. Il s’agit de la seule promotion d’un vin dans le classement.

Malgré les années qui passent, cet outil de classification fait toujours la fierté du vignoble et reste un outil promotionnel formidable pour les domaines, garantissant la qualité exceptionnelle et historique de leurs vins.

La qualité d’un vin peut évoluer, mais pas sa position dans le classement.

Certains changements au sein des propriétés ont affecté le classement, le faisant passer de 57 à 61 crus pour les vins rouges. Pour vous donner une idée : le Château Pichon Longueville, à Pauillac, est scindé en deux en 1860 pour former Pichon Longueville et Pichon Longueville Comtesse de Lalande. Un domaine qui occupait une place dans le classement en prend désormais deux. Autre changement : le Château Dubignon, sur l’appellation Margaux, qui n’existe plus, et dont les vignes ont été réparties entre le Château Malescot Saint-Exupéry et le mondialement célèbre Château Margaux.

Ce classement, symbole de l’histoire des vins bordelais et de leur renommée mondiale, créé à la va-vite en 1855, a traversé les décennies. On l’a encensé, on l’a suivi, on l’a critiqué. Tout a changé dans le paysage viticole, mais lui est resté figé.

Ne vous méprenez pas : j’ai dans ma cave quelques bouteilles avec la mention « Grand Cru classé de 1855 » et je les chéris. Mais objectivement, une refonte du classement serait plus juste au vu des avancées et des changements dans les domaines. Ce classement, ne prenant pas en compte l’impermanence du vin, a laissé toute une partie du vignoble bordelais se reposer sur ses lauriers et prendre pour acquise une position dans le classement, garantissant des tarifs élevés peu importe la qualité réelle et actuelle du vin. Dans l’ombre de ces domaines classés, il y a ceux qui ont peiné à décoller, malgré des vins d’une très grande qualité, méritant, eux aussi, un petit coup de projecteur.

Le Classement de 1855 a pour mérite de nous donner une représentation du prestige des vins de Bordeaux en cette année-là : un élément historique précieux pour retracer la fabuleuse ascension de ces domaines et se souvenir de ceux qui n’existent plus.

Et pour différencier le Grand Cru classé, qui met à l’honneur les producteurs, des Grands Crus (tout court), qui mettent en valeur le terroir, foncez vers l’article « Un Grand Cru, c’est quoi ? » qui est déjà disponible.

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